En mars 2026, l'université de Tufts a publié l'American AI Jobs Risk Index — un index inédit qui classifie 784 métiers, 530 zones métropolitaines, 50 États américains et 20 secteurs selon leur vulnérabilité réelle à l'IA. Pas seulement l'exposition théorique : la probabilité concrète de suppression de postes dans les deux à cinq prochaines années. Les résultats renversent une idée reçue. Les premiers touchés ne sont pas les moins qualifiés.

9,3 M
emplois américains à risque de suppression dans les 2–5 ans (scénario médian)
757 Md$
de revenus annuels américains menacés (estimation médiane)
784
métiers classés par vulnérabilité réelle à l'IA

Une méthode inédite : vulnérabilité, pas seulement exposition

La plupart des études précédentes mesuraient l'exposition des métiers à l'IA — la part de leurs tâches que l'IA peut théoriquement accomplir. L'index Tufts va plus loin : il mesure la vulnérabilité, c'est-à-dire la probabilité que cette exposition se traduise par des suppressions réelles de postes.

La méthodologie croise 15 ans de données du marché du travail américain avec les données d'usage réel de deux LLM majeurs : Claude (Anthropic Economic Index 2025) et Microsoft Copilot (Tomlinson et al., 2025). Elle calcule pour chaque métier un score d'exposition, puis projette les pertes d'emploi en tenant compte de la vitesse d'adoption de l'IA, du niveau d'expertise requis, et de la dimension physique ou non des tâches.

Important : l'index distingue deux concepts. L'exposition mesure à quel point un métier est "atteignable" par l'IA. La vulnérabilité mesure la probabilité réelle de suppression de postes. Un métier peut être très exposé sans être immédiatement vulnérable — et vice versa. Les deux tableaux ci-dessous reflètent ces deux dimensions distinctes.

Top 20 des métiers les plus exposés à l'IA

Le score d'exposition (de 0 à 100) mesure dans quelle mesure les tâches d'un métier sont "atteignables" par les outils IA actuels. Voici le classement complet des 20 métiers les plus exposés selon l'index Tufts :

# Métier Score d'exposition
1Designers web et d'interfaces digitales100
2Développeurs web98,3
3Architectes de bases de données98,0
4Programmeurs informatiques97,1
5Data scientists96,9
6Spécialistes en risques financiers96,7
7Sténographes judiciaires / sous-titreurs simultanés96,4
8Analystes en sécurité informatique95,8
9Administrateurs de bases de données94,4
10Spécialistes des dossiers médicaux94,1
11Directeurs des relations publiques92,5
12Architectes de réseaux informatiques92,4
13Analystes en assurance qualité logicielle / testeurs91,7
14Analystes de l'information, reporters, journalistes91,7
15Développeurs de logiciels89,5
16Spécialistes en gestion de projet87,5
17Administrateurs de réseaux et systèmes informatiques87,5
18Directeurs de collecte de fonds87,5
19Techniciens en information de santé87,5
20Commerciaux (services hors publicité, assurance, finance)86,7

Source : American AI Jobs Risk Index, Digital Planet, The Fletcher School, Tufts University (mars 2026)

L'index mentionne également les métiers les moins exposés : réparateurs de pneus (19,1), maçons (19,0), aides-soignants (18,2), travailleurs en restauration rapide (14,3), soudeurs (13,6), masseurs (12,3), opérateurs miniers (10,7), brancardiers (4,2). Deux métiers affichent un score de 0 : opérateurs d'excavation en mines à ciel ouvert et boulonneurs de toitures minières.

Vulnérabilité réelle : les métiers dont les postes vont disparaître

La vulnérabilité va plus loin que l'exposition. Elle projette les suppressions de postes effectives. Sur ce critère, voici ce que publie l'index Tufts :

# Métier Postes supprimés projetés
1Rédacteurs et auteurs57,4%
2Développeurs informatiques55,2%
3Designers web et d'interfaces numériques54,6%
4Éditeurs54,4%
5Métiers des sciences mathématiques47,6%
6Développeurs web46,2%
7Architectes de bases de données46,0%
8Analystes en recherche opérationnelle45,1%
9Scientifiques de l'atmosphère et de l'espace44,2%
10Sociologues43,0%
11Rédacteurs techniques42,4%
12Statisticiens42,1%
13Politologues40,3%
14Administrateurs de bases de données39,0%
15Spécialistes en relations publiques37,3%
16Chercheurs en sciences sociales37,3%
17Data scientists37,2%
18Conseillers financiers personnels37,1%
19Testeurs QA logiciel36,4%
20Assistants de recherche en sciences sociales36,1%

Source : American AI Jobs Risk Index, Digital Planet, The Fletcher School, Tufts University (mars 2026) — via Blog du Modérateur

Un chiffre clé de la méthodologie : pour chaque point de pourcentage d'automatisation des tâches, l'index projette 0,75 point de perte d'emploi. Plus l'IA augmente la productivité d'un travailleur, plus le travailleur devient individuellement "dispensable" — les entreprises produisent autant avec moins de monde.

"Les métiers que l'IA ne peut pas toucher sont en grande partie ceux que l'économie a toujours sous-valorisés."
— Chercheurs de l'université de Tufts, American AI Jobs Risk Index, mars 2026

38% des travailleurs américains sont considérés comme "protégés de l'IA" — mais ce sont aussi les emplois les moins bien rémunérés du pays. Les métiers physiques, manuels, exercés dans des environnements variables (couvreurs, brancardiers, plongeurs) ont un taux de suppression inférieur à 1%.

Vulnérabilité par secteur d'activité

L'index publie également une décomposition complète par secteur. La vulnérabilité moyenne toutes industries confondues est de 6%. Voici le tableau complet :

Secteur % Emplois à risque Emplois nets perdus Revenus menacés
Information18,3%522 00057,2 Md$
Finance et Assurance16,5%1 000 00088,8 Md$
Services Professionnels, Scientifiques et Techniques15,6%1 700 000167,0 Md$
Direction d'entreprises et holdings14,1%390 00040,9 Md$
Éducation8,3%1 100 00072,3 Md$
Administration publique7,8%757 00062,2 Md$
Commerce de gros7,2%429 00036,4 Md$
Services aux entreprises et gestion des déchets6,9%39 0004,1 Md$
Immobilier et location6,7%158 00010,4 Md$
Services administratifs de soutien5,3%467 00031,6 Md$
Autres services5,2%224 00014,0 Md$
Arts, divertissement et loisirs4,7%119 0006,1 Md$
Industrie manufacturière4,3%534 00050,0 Md$
Commerce de détail3,8%596 00027,9 Md$
Santé et aide sociale3,6%819 00053,7 Md$
Mines et extraction3,5%20 0002,1 Md$
Construction2,9%237 00017,4 Md$
Transport et logistique2,3%165 00011,5 Md$
Agriculture, sylviculture et pêche1,1%5 0000,28 Md$
Restauration et hébergement0,6%84 0004,5 Md$

Source : American AI Jobs Risk Index, Digital Planet, The Fletcher School, Tufts University (mars 2026)

Le paradoxe : augmentation = pipeline vers la suppression

L'un des enseignements les plus contre-intuitifs de l'index : plus l'IA augmente la productivité d'un travailleur, plus ce travailleur devient exposé à la suppression de son poste. Ce n'est pas contradictoire — c'est mécanique. Quand une personne équipée d'IA produit autant que deux ou trois personnes sans IA, les entreprises n'embauchent plus sur ces postes. Les suppressions ne passent pas par des licenciements massifs, mais par le gel des recrutements — notamment sur les postes juniors.

L'index identifie 4,9 millions de travailleurs dits "à point de bascule", répartis sur 33 métiers qui passent d'un risque inférieur à 10% à un risque supérieur à 40% selon la vitesse d'adoption de l'IA agentique. Parmi eux : plus d'un million de travailleurs dont le métier consiste à étudier, construire ou commenter l'IA elle-même — exposés à des taux de suppression de 26% à 55%.

Signaux réels déjà visibles

Block (ex-Square) — Fév. 2026

Suppressions de postes affectant environ 40% de l'effectif dans le cadre d'un virage IA. L'action a bondi de 20% à l'annonce — les marchés interprètent la réduction d'effectifs comme un gain d'efficience.

Atlassian — Mars 2026

Environ 1 600 suppressions de postes pour "accélérer le pivot IA". Le profil recherché se déplace vers les profils seniors capables de superviser les outils.

Klarna — 2025

L'assistant IA de Klarna gère l'équivalent du travail de 700 agents service client à temps plein. L'entreprise a cessé de recruter sur ces postes.

Duolingo — 2025

Abandon de la majorité des contrats avec des rédacteurs freelance au profit de la génération de contenu par IA générative.

L'index Tufts note un phénomène qu'il appelle la "SaaSpocalypse" : en mars 2026, la mise sur le marché de nouveaux outils IA capables d'automatiser des workflows d'entreprise entiers a provoqué une chute de 285 milliards de dollars de la capitalisation boursière des éditeurs de logiciels SaaS. Les marchés financiers ont commencé à réévaluer la viabilité de modèles commerciaux entiers.

Ce que ça signifie concrètement pour les PME françaises

Ces données portent sur le marché américain — mais les mécanismes sont identiques en France. L'INSEE a enregistré un recul de -7,4% de l'emploi des moins de 30 ans dans l'informatique et les services d'information au T4 2025, alors que l'activité de ces mêmes secteurs continuait de croître. Même mécanique : plus de productivité, moins de recrutements.

Pour une PME de 50 à 300 salariés, les premiers impacts ne viennent pas forcément des effectifs internes — ils viennent des prestataires externes : agences de rédaction, freelances design, développeurs en régie sur des tâches standardisées. Ces budgets sont déjà sous pression.

L'index Tufts formule des recommandations explicites pour les entreprises :

Le rapport rappelle également que la moitié de toutes les suppressions d'emplois projetées se concentrent sur seulement 26 métiers, et que 25% du total vient de 8 métiers seulement. Ce niveau de concentration signifie qu'une action ciblée est possible — et que l'inaction est un choix, pas une fatalité.

Questions fréquentes

En termes de vulnérabilité réelle (postes supprimés), l'index Tufts cite en tête les rédacteurs et auteurs (57%), les programmeurs informatiques (55%) et les designers web et d'interfaces (55%). En termes d'exposition (score sur 100), le top 3 est : designers web (100), développeurs web (98,3) et architectes de bases de données (98,0).
L'index Tufts projette 9,3 millions d'emplois à risque dans les 2 à 5 prochaines années (scénario médian). La fourchette va de 2,7 millions (adoption lente) à 19,5 millions (adoption rapide de l'IA agentique). Les revenus annuels menacés sont estimés entre 200 milliards et 1 500 milliards de dollars, avec un point médian à 757 milliards.
Les secteurs les plus vulnérables sont l'Information (18,3% des emplois à risque), la Finance et Assurance (16,5%), et les Services Professionnels, Scientifiques et Techniques (15,6%). À l'opposé, la Restauration et Hébergement (0,6%), l'Agriculture (1,1%) et la Construction (2,9%) sont les moins touchés.
Les LLM excellent dans les tâches cognitives, rédactionnelles et analytiques. Les métiers manuels requièrent une présence physique et une adaptation en temps réel dans des environnements variables que l'IA ne peut pas encore simuler. L'index Tufts note que 38% des travailleurs américains sont "protégés de l'IA" — mais que ce sont aussi les moins bien rémunérés. Le score d'exposition des brancardiers est de 4,2/100 ; celui des opérateurs miniers atteint 0.
L'index Tufts recommande aux entreprises d'identifier les rôles exposés, d'investir dans la requalification interne plutôt que d'attendre des suppressions subies, et de maintenir une supervision humaine sur les décisions critiques. En France, l'AI Act impose depuis février 2025 une obligation de culture IA pour toute organisation déployant des systèmes d'IA — former ses équipes n'est plus seulement une bonne pratique RH, c'est une exigence de conformité. En savoir plus sur l'AI Act et le RGPD.

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